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L'étudiant évangélique et les sciences des origines

Par Marc Debanné

Tôt ou tard, l’étudiante chrétienne (j’utiliserai soit le masculin soit le féminin pour alléger, le contenu s’appliquant à tous les étudiants) au cégep ou à l’université aura à rencontrer les questions difficiles sur les origines de l’univers, de la vie et de l’humanité. Elle aura à réfléchir et peut-être à s’exprimer sur ces questions dans le milieu académique. Si ces questions sont de préoccupation première dans des domaines scientifiques spécifiques, il y a fort peu de domaines dans lesquels elles n’ont pas d’incidence.


Les étudiants en sciences sont touchés de près, particulièrement ceux qui font des études de deuxième ou de troisième cycle en biologie, géologie, astronomie, paléontologie ou dans un domaine connexe. Les chrétiens évangéliques s’y trouvent dans une situation délicate, tiraillés entre quatre forces:

  1. ils ont le désir de comprendre leur domaine et de contribuer à l’avancement de leur science. Ils veulent participer en tant que chrétiens a`une entreprise commune à laquelle participent beaucoup de non-chrétiens de toutes persuasions. Cette entreprise consiste à considérer objectivement les données de la nature propres au domaine pour déceler les lois naturelles qui les expliquent.
  2. ils croient à la Bible et à son autorité comme Parole révélée de Dieu, et pour cette raison tiennent à sa véracité historique. En particulier, ils tiennent à l’historicité des événements fondateurs de l’histoire de la rédemption dont parlent Genèse 1-3, à savoir la création de tout par Dieu, l’apparition du premier couple humain comme image de Dieu, et la chute de l’humanité dans le péché.
  3. Ils côtoient beaucoup de personnes qui considèrent ces doctrines chrétiennes comme des mythes non historiques qui peuvent nuire à la compréhension de la science.
  4. Ils entendent fréquemment que la seule approche acceptable à Genèse 1-3 dans le milieu évangélique consiste en une lecture littéraliste. Cette lecture va même établir des limites aux conclusions scientifiques permises: âge maximal de l’univers limité à 10 000 ans, apparition spontanée et simultanée de toutes les espèces animales, par exemple.

Dans cet article je vais proposer quatre principes pour aider l’étudiant chrétien à composer avec ces quatre forces dans son effort de glorifier le Christ à travers ses études, en profitant pleinement de la liberté que le Christ lui a donnée.
 

Principe 1: reconnaître la diversité des approches à Genèse 1-3 parmi les évangéliques.

Bien que l’approche littéraliste de Gen 1-3 soit très répandue dans le monde évangélique et a eu l’appui d’un grand nombre de voix de renom dans l’histoire du christianisme, elle n’est pas la seule interprétation des interprètes évangéliques aujourd’hui, et peut-être même devient minoritaire parmi les spécialistes.

De plus en plus d’exégètes attachés à la pleine véracité des Écritures prennent conscience des genres littéraires uniques de Gen 1 d’une part et de Gen 2-3 de l’autre. Ils observent que ces récits ne sont pas des narrations semblables à la narration historique plus directe de 1 et 2 Rois par exemple. Selon ces spécialistes, la structure poétique élaborée de Gen 1, l’utilisation considérable dans Gen 2-3 de symboles pour représenter des réalités importantes ou personnes (parfois repris et transformées de mythologies cananéennes, comme le symbole du serpent), nous indiquent que l’auteur veut qu’on l’écoute avec une «distance», celle du sage auditeur qui interprète et réfléchit. Un peu comme Jean veut que l’on lise le texte hautement symbolique et poétique de l’Apocalypse, lequel nous enseigne aussi des vérités historiques et théologiques, mais de manière indirecte et non directe. L’exemple le plus connu de cette approche dans le monde évangélique francophone est le commentaire d’Henri Blocher, Révélation des origines (1979); voir surtout les pages 9-51. Du côté anglophone, voir aussi Victor P. Hamilton. The Book of Genesis, Chapters 1-17 (1990), pages 53-56 en particulier (les références complètes pour ces ouvrages sont dans la bibliographie en fin de texte).

Si l’approche littéraliste de Gen 1-3 doit être vue comme une interprétation possible, acceptée et respectée parmi les évangéliques, il est faux et nuisible de la présenter comme la seule lecture autorisée. Depuis le début de l’Église, et au long de l’histoire du mouvement évangélique, des interprètes orthodoxes ont opté pour d’autres approches de Gen 1-3, tout en tenant avec les autres aux doctrines fondamentales de la création, de l’homme image de Dieu, et de la chute.  

Principe 2: reconnaître la diversité des positions sur les origines parmi les scientifiques chrétiens.

Sur des questions telles la naissance de l’univers, l’âge de la terre, le début de la vie, l’explication des données fossiles, l’apparition de l’homo sapiens, un grand nombre de scientifiques évangéliques qui font de la recherche universitaire dans ces domaines soutiennent des positions proches des (ou identiques aux) consensus scientifiques, ou tout au moins ont beaucoup de respect pour ces consensus s’ils ne les partagent pas. Parmi ces consensus d’aujourd’hui il y a: la plausibilité d’un big bang; un âge de l’univers en milliards d’années; la microévolution pour expliquer les variations à l’intérieur des espèces; la macroévolution pour expliquer les similarité entre des espèces différentes; et même le développement de l’espèce homo sapiens sur des millions d’années. S’ils reconnaissent que chacun de ces consensus scientifiques peut être renversé un jour par de nouvelles données ou part une nouvelle explication plus puissante, en général ces scientifiques chrétiens reconnaissent que nous sommes encore bien loin de renversements scientifiques sur ces questions.

Dans le cas spécifique et très controversé de la macroévolution: pour bon nombre de scientifiques évangéliques qui participent réellement à l’interprétation des données fossiles en milieu universitaire, cette théorie, malgré les énormes lacunes qu’ils lui reconnaissent, demeure toujours l’explication la plus plausible des données. D’autres explications existent, comme l’apparition spontanée et quasi-simultanées des espèces, mais elles ont de lacunes encore beaucoup plus nombreuses et plus grandes dans leur explication de l’ensemble des données. Voici, en tout cas, le témoignage qu’offre à ce sujet le physicien chrétien Howard.Van Till, dans sa contribution à l’ouvrage collectif Three Views on Creation and Evolution (1999): «Il est vrai que les conclusions majoritaires de la communauté scientifique ne sont pas infaillibles, pas même sur les questions purement scientifiques. Mais il est de mon jugement, ainsi que du jugement de la vaste majorité des spécialistes chrétiens en sciences naturelles que je connaisse, que la crédibilité accordée par la communauté scientifique au concept scientifique de l’évolution est en fait justifiée» (p.179, traduction mienne; voir bibliographie).

En outre, il est important de constater que, malgré les différences de position des scientifiques croyants concernant les mécanismes que Dieu aurait choisis pour créer, tous sont émerveillés par la grandeur et complexité de son oeuvre. Ils sont tous d’accord pour dire que ce qui nous entoure, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, ne peut exister sans une intelligence et puissance personnelles, bien plus grandes que les nôtres, qui en seraient la cause.  

Principe 3: Faire confiance à la souveraineté de Dieu sur le travail de la communauté scientifique.

L’avènement de la méthode scientifique et du grand projet scientifique de l’humanité a eu lieu dans un contexte fortement influencé par la Bible. Dans l’Europe de la fin du Moyen-Âge et de la période qui a suivi (où est apparue ce qu’on pourrait appeler l’humanisme biblique, à ne pas confondre avec l’humanisme séculier plus tardif), les savants étaient imprégnés de l’idée biblique selon laquelle Dieu a créé l’homme pour qu’il puisse comprendre l’univers et la nature, sans avoir recours à des explications magiques. Par exemple : le vent n’est pas une divinité, ni une force habitée et régie par un démon, mais un phénomène naturel mis en place par Dieu et qui peut être compris et éventuellement expliqué par l’homme. Cette conviction sur la nature a contribué à la naissance à la science moderne.

De plus, la foi en une grâce commune de Dieu pour tous les hommes a conféré à ces générations de penseurs une confiance dans le processus scientifique. Ils reconnaissaient la rationalité donnée à tous les humains, même pécheurs. Non seulement Dieu donne-t-il à chaque scientifique la grâce commune de participer à la science, mais il a donné à toute l’humanité la grâce de l’avancement progressif de la science. Autrement dit, Dieu veut que la science avance parmi les hommes, car ses résultats glorifient son Nom et bénissent les humains.

Ces mêmes convictions doivent animer les étudiants chrétiens en science aujourd’hui. Pour participer efficacement ils doivent avoir confiance en la grâce et la souveraineté de Dieu à l’endroit du travail des scientifiques, chrétiens ou non. Ils doivent aussi faire confiance aux principes «autorégulateurs» que Dieu a placé à l’intérieur même du processus scientifique, et qui ont fait leurs preuves dans le passé: (a) lorsque la communauté s’égare en tenant à une explication défectueuse des faits, elle peut être rappelée à l’ordre par des preuves solides; (b) avec le temps, le consensus scientifique tend toujours à abandonner les explications les moins convaincantes pour adopter les théories qui expliquent mieux les données connues.

Dans ce cadre, la chrétienne qui est scientifique, inspirée par le souci de vérité que lui donne le Saint Esprit, joue un rôle clé dans le travail scientifique du point de vue de Dieu. Elle est non seulement confiante et motivée à la tâche, mais a aussi l’avantage d’un esprit critique face aux «mythologies modernes» qui peuvent interférer avec la science, comme par exemple lorsque le hasard devient une divinité omnipotente pour certains scientifiques. Elle sera la première à leur rappeler que tout ce qui existe, et tout ce que la science met en lumière, n’a de sens réel ni de possibilité ultime sans l’intelligence et le pouvoir d’un Créateur tout-Puissant.  

Principe 4: Faire confiance à la souveraineté de Dieu sur la réputation de sa Parole écrite.

Les Écritures Saintes sont la Vérité et la Parole de Dieu, et il nous demande d’y croire et de nous y soumettre. Nous avons à la faire connaître et à expliquer clairement aux autres pourquoi nous y sommes attachés (1 Pi 3:15). En revanche, ce n’est pas à nous d’établir la véracité de la Parole de Dieu. Elle le fait d’elle-même par sa puissance intrinsèque. Jean Calvin disait que reconnaître la divinité de cette Parole est comme «discerner la clarté des ténèbres». Si nos contemporains ne la reconnaissent pas comme telle, c’est que le voile sur leurs yeux n’a pas encore été levé par Dieu, (2 Cor 3:14-16), et nous devons le prier pour eux.

Dans la mesure où l’effort scientifique consiste à sonder «l’autre livre» que Dieu a écrit – la nature – il va sans dire que l’implication profonde d’un chrétien évangélique dans des domaines de recherches délicats pour la foi ne risque pas de porter atteinte à la réputation de la Bible, et encore moins à sa véracité. Et ce quelqu’en soient les découvertes ou conclusions de son travail scientifique.

Le chrétien peut donc s’y engager avec confiance et joie, dans l’humilité. En fait il s’agit d’un service à Dieu qui comporte deux facettes: comprendre l’univers que Dieu a créé, et marcher dans l’obéissance à la Parole. C’est aussi un ministère de vérité à l’endroit des autres : rechercher l’harmonie qui existe entre les deux sphères de vérité (toute Vérité étant une en Christ), et tenter de l’expliquer à tous, tant aux frères et soeurs dans la foi qui en sont pas scientifiques qu’aux autres scientifiques qui ne sont pas chrétiens.  

Conclusion.

À la lumière de ces principes, l’étudiante évangélique peut s’engager sans peur dans le cursus d’études auquel le Seigneur l’appelle. La tâche sera difficile, mais n’est-ce pas le cas de tout enfant de Dieu qui cherche à être une lumière dans le monde?

En dernier lieu, que penser des conférences «Bible et science» que nous pouvons organiser sur les campus? Je crois que le temps est venu au Québec pour un nouveau type de conférence. J’aimerais voir des scientifiques croyants, qui ont mérité le respect de la communauté scientifique par leur contribution à un domaine spécifique de recherche, parler de ce qu’ils connaissent bien: leur domaine de spécialisation, et leur foi en Jésus-Christ, et le lien qu’ils comprennent entre les deux. Ce ne sera pas facile, cela demandera courage et humilité, mais cela aura de l’impact. Jusqu’à présent, nous entendons surtout des conférenciers dont l’autorité scientifique n’est pas réellement reconnue, qui critiquent la communauté scientifique et proposent un programme scientifique évangélique parallèle. Je reconnaît le courage de ces sœurs et frères, et leur attachement à la Parole de Dieu, mais je crois qu’involontairement ils risquent de renforcer la fausse perception parmi les québécois que le christianisme est antiscientifique.

Pour que le nouveau type de conférence voit le jour, nous aurons beaucoup de pain sur la planche. Il faudra que des chrétiens fassent de la science en milieu universitaire au Québec, obtiennent reconnaissance dans leur domaine, se manifestent comme croyants, se fassent inviter comme conférenciers par d’autres chrétiens, et acceptent de parler. À nous de jouer!  

 

Bibliographie sommaire

Blocher, Henri, Révélation des origines, Le début de la Genèse (Lausanne: Presses Bibliques Universitaires, 1979), 242 pages.

Cornut, Michel, Sept jours pour un monde. Du discours scientifique au récit Biblique (Collection Points de Repères; Lausanne: Presses Bibliques Universitaires, 1986), 63 pages.

Hamilton, Victor P., The Book of Genesis, Chapters 1-17 (Série New International Commentary on the Old Testament; Grand Rapids MI: W.B. Eerdmans), 522 pages.

Hummel, Charles, Creation or Evolution? Resolving the Crucial Issues (Viewpoint Pamphlets; Downers Grove IL: InterVarsity Press, 1989) 32 pages.

Moreland, J.P. et John Mark Reynolds (eds.), Three Views on Creation and Evolution (Série Counterpoints; Grand Rapids MI: Zondervan, 1999), 296 pages.

Ratzsch, Del, Science and its Limits. The Natural Sciences in Christian Perspective (Downers Grove IL: InterVarsity Press, 1986, 20002), 191 pages.

Ratzsch, Del, The Battle of the Beginnings. Why Neither Side is Winning the Creation-Evolution Debate (Downers Grove IL: InterVarsity Press, 1996), 248 pages.

Ross, Hugh, Dieu et le cosmos. Les plus importantes découvertes scientifiques du siècle et l’origine de l’univers (Coll. Sentier; Québec: La Clairière, 1998), 188 pages.

Teaching Science in a Climate of Controversy. A View from the American Scientific Affiliation (Ipswich MA: American Scientific Affiliation, 1986), 48 pages.

«Unlocking the Mystery of Life. The Scientific Case for Intelligent Design», Vidéocassette produite par Illustramedia, www.illustramedia.com, 2002.

Warfield, B.B., Evolution, Scripture and Science, Selected Writings, édité par Mark A. Noll et David N. Livingstone (Grand Rapids: Baker, 2000), 347 pages.